«
L’ambiguïté du blasphème : le blasphémateur
est un passionné qui veut, pour ainsi dire, aller jusqu’au
fond du sacrilège afin d’être vacciné
contre la malice; il insulte le crucifix comme on bat sa maîtresse,
parce qu’il en est amoureux; et il a beau plastronner,
il ne sera pas l' antéchrist. L’athée
qui, tirant sa montre, donne à Dieu un quart d’heure
pour le foudroyer, est peut-être un désespéré
qui prie secrètement. »
Vladimir Jankélévitch
L’ironie
Un monde fabuleux
Un monde composite où les animaux moulés empruntent
des attitudes humaines des plus vivantes. Contrairement au
contenu de la fable classique et littéraire l’œuvre
de Chan Kai Yuen ne sermonne pas. Elle montre. La nourriture
impose tout naturellement une hiérarchie symbolique
implicite. Lui sert de vocabulaire. Lui permet d’élaborer
sa réflexion sur le monde, l’actualité,
l’histoire. Le riz renvoie au sacré. Le poulet,
la tête de cochon… à l’être
humain. Les autres aliments servent souvent d’attributs
et d’accessoires permettant à l’artiste
de théâtraliser ses personnages à outrance.
Ils rentrent en scène… Du haut de leur fonction,
ils se présentent au spectateur avec le plus grand
respect. Le bât blesse. Ils ne sont pas sculptés
dans le marbre. Ils sont voués à une condition
blasphématoire. L’association plus récente
du moulage des différents membres du corps humain aux
moulages alimentaires augmente le contenu sémantique
de ce travail radical, et sans concession. Une nouvelle symbolique
rentre en ligne de compte. Le corps comme nourriture. Peu
d’artistes ont le courage de s’éloigner
à ce point d’une esthétique convenue.
Chan Kai Yuen le fait depuis vingt ans. L’humour, en
tant que figure stylistique centrale de ce travail, opère
à tous les niveaux. « Au fond, l’humour
a un faible pour ce qu’il raille- et pourtant il raille,
car il a traversé l’antithèse méchante
: sa bonhomie n’est pas l’attendrissement ridicule
de la première naïveté, mais une tendance
mûrie par les ricanements du cynisme. » (1) Les
dernières œuvres de Chan Kai Yuen sont des conversations
avec d’autres artistes anticonformistes. Des esprits
indépendants qui ont initié une nouvelle causalité
dans l’art. Marcel Duchamp, Yves Klein… Baroque,
parce que bizarre et bavarde, cette œuvre engendre chez
le spectateur des sentiments contraires. L’attraction
côtoie la répulsion, la grossièreté
rejoint la tendresse.
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